Veiller sur mes parents

La Poste propose un nouveau service. Contre 19,90 euros par mois, le facteur prendra un café par semaine avec votre grand-mère et vous enverra un sms.

Tous les marketeux vous le diront :

« Il ne faut pas vendre ce que l'on fabrique, mais fabriquer ce que l'on peut vendre »

En matière, La Poste est exemplaire. Elle vient d'inventer le lien social monétisé.

Avec cette offre, mise en place dans le cadre de son plan stratégique « La Poste 2020 : Conquérir l'avenir », le groupe aux capitaux 100% publics ne fait, pourtant, que rendre payant un service que les facteurs ont toujours rendu aux usagers gratuitement, et le plus naturellement du monde.

L'objectif de la poste est en apparence plutôt louable, rompre l'isolement des personnes âgées. Une visite par semaine à vos parents, effectuée par un facteur, dans le cadre de sa tournée, vous coûtera la modique somme de 19,90 € par mois. Quatre visites vous en coûteront 99,90 €, et six visites par semaine, le top du top, 139 € par mois.

En contrepartie, La Poste envoie un facteur ayant suivi une formation de trois heures « co-construite avec le gérontopôle des Pays de la Loire » (ou suivie par internet), discuter 5 à 10 minutes, montre en main, avec votre vieux papa et/ou votre vieille maman.

C'est incroyable ce que l'on peut faire avec de l'argent..

L’idéologie marchande est si bien ancrée dans les esprits, que la banalisation de l'incitation à dégainer notre carte bancaire pour tout, même pour payer du lien social, semble choquer de moins en moins. Pourtant, la recherche de profit et service public n'ont jamais fait bon ménage.

Le facteur, fin limier d'un territoire

Pour sillonner les routes de campagne de village en village, il ne reste souvent plus que le facteur. Nombreuses personnes agées ne reçoivent pour seule visite durant plusieurs jours d'affilée, que celle du facteur. Dans des zones accusant une forte désertification des services publics, ce contact humain est donc très important, et dans certains cas, vital.

Beaucoup de personnes âgées s'abonnent à la presse quotidienne régionale, non seulement pour s'informer, mais aussi parce que la distribution du journal implique le passage du facteur chez elles 6 jours sur 7.

S'il leur arrivait quelque chose, elles se disent qu'il remarquera un élément qui n'est pas habituel : une boîte aux lettres non relevée, des volets fermés… Il n'est pas rare que les facteurs soient les premiers à découvrir le corps sans vie d’une personne âgée décédée chez elle.

Le sourire de la journée

Monter et descendre de la voiture incessamment, aller au pas de course glisser des plis dans les fentes de boîtes aux lettres, aussi bien trempée jusqu'à l'os par le déluge qu'assommée par le cagnard, sonner chez des gens absents… tout cela n'est pas la partie la plus funky du métier de facteur. Tout l'intérêt de ce métier, c'est le contact humain, c'est avoir le sentiment de rendre service aux gens.

De moins en moins de temps

Poussant l'absurde à son paroxysme : livraison de chaque pli chronométrée à la seconde près, facteurs hyperconnectés équipés de smartphone… Le smartphone, dispose d'un GPS impossible à déconnecter, ce qui le rend « géolocalisable » et permet à sa hiérarchie de le « tracer » en permanence, genre de chose qui rend malheureux.

Une factrice :

Maintenant, si tu les écoutes à La Poste, on n'a plus le droit de rendre service aux gens. Transport de courrier, rien d'autre. On n'a même plus le droit de prendre une lettre à poster qu'on nous tend, il faudrait que les gens aillent la mettre dans la boîte à l'entrée du village, même les vieux qui ne peuvent pas pas se lever de leur fauteuil.

Des lamentations qui s'intensifient année après année. Avec la chasse au gaspillage, les managers aux dents longues ont déshumanisé un métier qui l'était profondément, dont le lien social était le cœur battant.

« Il faut bien compenser la disparition du courrier… »

Les managers de La Poste oublient trop souvent de mentionner qu’avec, notamment, l’explosion du commerce en ligne, la baisse du courrier est largement compensée par la hausse de la distribution de colis.

En 2016, le groupe a fait un bénéfice de 849 millions d'euros, soit un bond de 33%.

La Poste est donc une entreprise qui va bien, avec un personnel en souffrance.

Zoé