Simone Veil raconte

Elle raconte son retour d'Auschwitz, cette vie qu'il fallait alors reprendre de zéro, sans parents, sans repères, ce quotidien qu'il fallait complètement réapprendre.

Simone Veil

Je crois que quand on est rentré, on ne s'est pas posé de questions. On est rentré. C'était déjà un miracle d'être là, et une grande difficulté de vivre, de survivre chaque jour.

On a presque du réapprendre à lire, à penser... On ne savait plus rien faire.

Les premiers jours du retour, on ne pouvait même pas coucher dans un lit normal. On ne pouvait pas avoir un comportement normal. La vie a repris petit à petit. Et d'ailleurs forcément différente puisque pour moi Nice c'était fini , mes parents n'y étaient plus. Il n'y avait plus rien. Donc je me suis retrouvé à Paris. Une de mes soeurs était rentrée avec moi, très très malade pendant plusieurs mois. L'autre soeur était déportée aussi et était rentrée avant nous.

Le reste de la famille... Ma mère était morte quand nous étions avec elle à Bergen-Belsen, et mon père et mon frère ont les attendus quelques semaines. En même temps on les attendait et on n'osait pas les attendre, parce qu'on savait très bien comment étaient les camps et que nous ne nous faisions guère d'illusions.

Mais on n'a pas bâti de projet. On en était tout à fait incapable, de réfléchir et de faire autre chose que de se dire :

"Comment est-ce qu'on va vivre ?"

"Comment on va pouvoir assumer l'existence, simplement ?"

Parce que tout était devenu autre, différent.

On se sentait venu d'ailleurs. À la limite, n'ayant plus notre place dans la vie normale. Je crois que quand on a vécu ce qu'étaient des camps comme Auschwitz, plus rien n'est pareil et que plus rien n'a de sens pendant longtemps.

J'ai eu 18 ans à mon retour, je crois que ceux qui sont rentrés c'est parce qu'ils avaient une énergie fantastique et un amour de la vie, une vitalité, une force de combat et en même temps tous ceux qui sont rentrés...

J'ai dit qu'on avait beaucoup de mal à vivre, que chaque jour était un fardeau. Et que surtout on se sentait étranger. On se sentait totalement dans un monde où nous n'avions presque plus de communication. Mais pour tous je crois, la nécessité d'être très occupés. Sans ça, la vie aurait été insupportable.

On ne pouvait pas se pencher sur le passé, on ne pouvait pas se donner le temps de réfléchir. On était obligé d'aller de l'avant, de se lancer à corps perdu dans autre chose. La reprise a été plus facile pour les gens qui étaient très jeune, comme moi, qui, au fond, sont repartis à zéro, ont recommencé à vivre. (Simone Veil s'inscrit à Sciences Po a à peine 19 ans.)

Parce que, même si on avait perdu tout ce qui nous était cher, on était suffisamment jeune pour voir une vie devant nous. Bon je me suis mariée, très vite. J'ai eu des enfants mais j'ai souvent pensé à ceux dont le mari ou la femme ou les enfants avaient disparu, et ils sont nombreux. Je me suis dit que pour ceux-là, çà devait être terrible parce que leur vie était beaucoup plus coupée en deux, sans aucune possibilité de joindre ces deux parts de l'existence.

Digne, sobre et précise, Simone Veil a le 25 juin 1988 confié un témoignage on ne peut plus touchant et précieux.

Mathilde