Les Gilets Jaunes Acte X

Le mouvement des « gilets jaunes » entre dans sa dixième semaine. L'un de ses aspects est la mise en cause des élites.

A mes yeux, cette critique est recevable.

Les « gilets jaunes » font incontestablement partie du peuple mais ils ne sont pas « le peuple ». Ils expriment une réelle insatisfaction mais ils ne représentent pas toute la France.

L'élément fondateur de tout ce qui réunit les populismes partout dans le monde. C'est notamment le fait de nier que la démocratie, ce n'est pas seulement le suffrage universel. Ce sont aussi des institutions, des règles de droit, tout ce qui permet à un pays de fonctionner.

La vraie question est de savoir si les élites, grâce à la méritocratie, sont représentatives ou non d'un pays. Concernant la France, la réponse est hélas très claire : elles le sont de moins en moins.

Qu'est-ce qui me fait dire cela ?

Il est tout de même effarant de constater que le nombre d'enfants d'ouvriers ou de classes modestes dans les grandes écoles est aujourd'hui moins important qu il y a 50 ans. Ceci est parfaitement inacceptable et n'a rien à voir avec la mondialisation. Cette évolution est liée au fait que notre système éducatif ne joue plus suffisamment son rôle, comme le montre sa régression constante dans les classements internationaux Pisa depuis plusieurs années.

Aujourd'hui, les inégalités culturelles s'accentuent. Les inégalités monétaires augmentent, certes, mais les inégalités culturelles augmentent davantage. Et donc la vraie question démocratique est : que fait-on pour que les élites soient plus représentatives du pays.

Vous avez notamment les dirigeants du CAC 40. Il faut bien sûr distinguer les entrepreneurs des managers. Les premiers sont propriétaires de leur entreprise, ils font ce qu'ils veulent, c'est le capitalisme. Pour les seconds, c'est différent. Il faut aligner les intérêts des dirigeants sur ceux des actionnaires.

Pour la première fois, je suis inquiet.

Le mouvement des « gilets jaunes » exprime toute une série de frustrations qui étaient jusqu'ici restées invisibles à nos yeux. On a longtemps pensé que la société française était une grande classe moyenne. C'était le modèle Giscard. Puis, on a considéré que la France était une grande classe moyenne avec l'énorme abcès que constituent les banlieues. J'ai été du reste le premier à croire que si une insurrection devait émerger, elle viendrait de là. Il n'y pas de meilleure mesure de la césure entre la France de la mondialisation et la France invisible que les scores respectifs d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen ville par ville.

Depuis trente ans, nous assistons à l'appauvrissement régulière de la classe moyenne dans le monde, qui a sans doute été moins visible en France qu'ailleurs car notre modèle de protection sociale nous permet de mieux amortir les chocs.

Tout le monde constate qu'il y a beaucoup de parents isolés, la plupart du temps des mères célibataires élevant seules des enfants, parmi les « gilets jaunes ». On peut mettre au point un mécanisme d'assurance publique pour le paiement des pensions alimentaires. Cette assurance se retournera contre les mauvais payeurs avec plus d'efficacité.

Le pouvoir actuel incarne-t-il suffisamment le pays ?

La France n'a ni partis politiques, ni syndicats puissants, ni un patronat puissant, ni des Eglises et associations puissantes. Le seul ciment, ce sont les 35.000 maires, et les 600.000 élus locaux qui se dévouent à la chose publique.

Sommes-nous au « bout d'un système » ? l'Europe est-elle desespérante ? Doit-on craindre un recul de la démocratie ?

L'économie de marché va entrer dans un nouveau cycle. Les Etats-Unis sont eux aussi dans une passe difficile. Quant à l'Europe elle va bien dans trois domaines : l'euro, la politique commerciale extérieure et la politique de la concurrence. Mais l'Europe n'avance pas heureusement ce n'est pas comme le vélo : si on ne pédale pas, on ne tombe pas forcément.

Au final l'Europe nous protège car elle empêche ou limite les dérives les plus graves sur le plan de nos valeurs ; enfin nous l'espèrons.

Mathilde