La grippe espagnole

Question pour un champion... Top ! C'est un des pires criminels de l'histoire. Entre mai 1918 et avril 1919, il a causé la mort de 40 à 100 millions de personnes sur la planète, soit 4 à 10 fois plus de victimes que sur les champs de bataille de la Première guerre mondiale.

Militaires ou civils, peu lui importait ; et pourtant, il est 100 000 fois plus petit qu'une balle de mitrailleuse. C'est... C'est le virus de la grippe espagnole !

Le plus stupéfiant est que, un siècle après les faits, les scientifiques n'ont toujours pas bien compris comment un microbe aussi banal a pu faucher tant d'êtres humains, en particulier des hommes jeunes et en pleine santé.

Replaçons-nous au début de l'année 1918. La guerre dure depuis près de 4 ans. La plupart des médecins sont envoyés sur le front ; en France comme ailleurs, les hôpitaux débordent de soldats blessés ou gazés.

 PLUS MORTELLE QUE LA GUERRE 

 Nombre de victimes... 

 ... des combats de la première guerre mondiale (1914 - 1918) : 8,5 millions à 10 millions 

 ... de la gripper espagnole (1918 - 1919) : 40 millions estimation basse, 100 millions estimation haute 

 Inde 12 à 20 millions - Chine 4 à 9,5 millions - Indonésie 1,5 millions - USA 550 000 - Allemagne 250 000 - France 240 000 

 Tel est le sinistre bilan de la pandémie de grippe espagnole. 

 Impossible d'être plus précis, notamment parce qu'en Chine ou en Inde, territoires immenses et ruraux, l'administration était incapable de comptabiliser les décés. Cette maladie n'était pas liée à la guerre elle-même puisque les régions les plus frappées (surtout en Asie) furent aussi celles épargnées par les batailles. En comparaison l'Europe a été moins touchée. 

Et voilà qu'une maladie contagieuse, en provenance des Etats-Unis, commence à décimer les troupes, puis les civils. Les spécialistes comprennent tout de suite qu'ils ont affaire à une grippe. On connaît les symptômes de cette maladie, et sa capacité à se propager rapidement, depuis l'Antiquité. Ce que l'on ignore, en revanche, c'est ce qui l'a provoque.

Il faudra attendre 1931 pour comprendre que la grippe est causée par un virus. Petit à petit, on découvrira qu'il existe différent types de virus de la grippe et que certains d'entre eux contaminent aussi des animaux, notamment les oiseaux et les porcs.

Dans les années 1970, on découvrira aussi que ces virus subissent sans cesse d'innombrables mutations, formant ainsi des virus modifiés, dont les caractéristiques différent d'une année sur l'autre.

ZOOM

Les virus sont des micro-organismes qui s'incrustent dans les cellules de leurs hôtes et peuvent déclencher des maladies très contagieuses.

Une pandémie est une épidémie étendue à tout un continent, voire au monde entier.

Les anticorps sont produits par le système de défense de l'organisme pour reconnaître les intrus et les détruire.

Surinfection : nouvelle infection d'un malade déjà atteint par une première maladie infectieuse.

Une mutation est une modification des informations génétiques d'un être vivant, c'est à dire de son plan de fabrication et de fonctionnement. Elle peut aboutir à l'apparition de caractéristiques nouvelles et lui permettre de s'adapter à des changements dans son milieu.

Le virus tueur conservé dans la glace

Mais revenons au virus de 1918.

Le premier chercheur à avoir tenté de remonter sa piste s'appelle Johan Hultin.

En 1951, cet étudiant en médecine d'origine suèdoise part en Alaska pour déterrer les cadavres de victimes de cette pandémie. Pourquoi l'Alaska ? D'abord parce que cette région d'Amérique du Nord avait été durement touchée. Mais surtout, parce que le sol est gelé en permanence : il existait donc une chance que le microbe y soit conservé encore vivant dans des chairs non décomposées. Le jeune homme trouve des victimes dans la communauté inuit, le peuple qui occupe ces terres polaires. Avec l'accord des familles, il procède à des prélèvements qu'il garde au froid. De retour à son labo, il tente de multiplier le virus dans les échantillons. Sans succés.

40 ans plus tard Taubenberger un chercheur américain reprend le flambeau.

A sa disposition : la biologie moléculaire, qui permet de rechercher du matériel génétique dans un échantillon.

La présence du microbe vivant n'est plus nécessaire. En analysant des échantillons issus des victimes conservés dans des laboratoires, il réussit à voir environ 15% des informations génétiques portées dans le virus de 1918. Pas de doute comme elles se montrent très différentes de celles qu'on trouve sur d'autres variantes du virus, celui de 1918 était bel et bien inédit. Reste à aller plus loin.

Le responsable enfin disséqué

C'est alors que Johan Hultin refait surface. Désormais retraité, il découvre les travaux de Taubenberger et son besoin de nouveaux échantillons. Il sait où en trouver et il retourne sur les tombe inuits. Cette fois il place les échantillons dans des conservateurs spéciaux qui protègent le matériel génétique et envoie le tout au laboratoire de Taubenberger.

Bingo : ces échantillons permettront de déchiffrer toute l'information génétique du virus et de comprendre un peu mieux sa spécificité.

Premier résultat : au lieu de se multiplier dans la bouche, la gorge et le nez, le modèle 1918 était aussi capable de se reproduire dans les poumons, d'où les nombreux décès par pneunomie.

Pourquoi tuait-il particulièrement les jeunes ?

D'une part, parce qu'il s'est dans un premier temps, répandu parmi les recrues militaires : la promiscuité des camps d'entraînement surpeuplés, des longs voyages en train et en bateau favorisaient la contagion. Mais sans doute aussi parce qu'un virus relativement similaire aurait circulé quelques décennies plus tôt, avant 1889 offrant aux plus agés une certaine protection naturelle : ceux qui l'avaient croisé (30 ans en 1918) avaient fabriqué des anticorps capables d'atténuer l'attaque.

Autre résultat : vu ses caractéristiques, ce virus circulait très probablement d'abord chez les oiseaux.

 COMMENT EST APPARU LE VIRUS DE LA GRIPPE ESPAGNOLE 

  1. Un canard et un homme sont tous deux porteurs d'un virus de la grippe différent. Sur l'enveloppe de chaque virus se trouvent des protéines qui lui permettent d'infecter les cellules vivantes.(virus aviaire et humain n'ont pas les mêmes protéines). A l'intérieur des virus se trouve leur matériel génétique.
  2. Les virus aviaire et humain se retrouvent en même temps dans l'organisme d'un porc (me demandait pas comment, cet animal peut être infecté par ces deux virus).
  3. Lors de cette co-infection, les virus aviaire et humain auraient combiné leurs protéines de surface et leur matériel génétique...
  4. ... et un nouveau virus grippal aurait émergé, mélange de virus aviaire et de virus humain
  5. Ce nouveau virus grippal a pu infecter les humains. Et pour leur malheur, les modifications qu'il a subies (encore inconnues aujourd'hui) l'ont rendu très virulent.

Comment a-t-il pu se transmettre à l'homme ? Et comment, à partir d'août 1918, a-t-il pu devenir si dangereux, tuant 2 à 4% des personnes infectées ?

A l'évidence, en passant d'un humain à l'autre, il a subi une mutation génétique qui lui a permis de devenir beaucoup plus agressif. Malheureusement, cette mutation n'est pas identifiée. Et pour cause : tous les échantillons humains dont nous disposons sont postérieurs à septembre 1918, une fois la grippe devenue si inquiétante. Impossible, donc, de comparer le virus avant et après 1918 pour repérer les modifications apparues dans son information génétique. Une chose est sûre, le virus grippal retrouvé dans toutes les échantillons présente excatement le même profil génétique.

Soulevant une autre énigme : comment imaginer qu'en quelques semaines à peine, un virus mutant ait pu se propager à toute la planète, jusqu'à la Chine, l'Inde et l'Australie, sans l'aide d'avions ni de TGV ? A l'époque, il se murmura que les Allemands répandaient secrètement la grippe grâce à leurs sous-marins... ou à des cachets d'aspirine infectés ! Des rumeurs évidemment sans fondement.

Selon Patrick Berche, spécialiste de la grippe et directeur de l'institut Pasteur de Lille, « il est impossible que l'ensemble de ces cas  proviennent d'un même virus qui aurait muté quelque part et serait ensuite disséminé au gré des transports humains. » Alors, s'il n'y a pas eu diffusion, se pourrait il que le virus ait évolué de la même manière dans plusieurs lieux distincts et distants ?

Voilà un sacré mystère encore non résolu.

Un nouveau virus aussi meurtrier aujourd'hui ?

Autre question brûlante : un virus comme celui 1918 pourrait il émerger et faire autant de dégâts aujourd'hui ? « Oui, affirme sans hésiter Patrick Berche. Un nouveau virus peut resurgir et provoquer une pandémie similaire. Mais les conséquences ne seraient pas les mêmes partout. Un pays avec un système de soins organisé, comme la France, pourrait prendre en charge les surinfections avec des traitements antibiotiques. Il pourrait aussi soigner les détresses respiratoires liées aux pneunomies via des outils de respiration artificielle. Dans les pays pauvres par contre les conséquences seraient dramatiques. »

D'autant plus que le surpeuplement des villes et la multiplication des transports aériens favorisent la propagation des microbes.

D'où l'enjeu des études sur la grippe espagnole : il s'agit de comprendre comment des virus bénins peuvent se transformer en tueurs aveugles. Non pas pour empêcher ces mutations de survenir, mais afin de les prévoir et de tout mettre en place pour limiter leur propagation.

Noémie