Alexandre Grothendieck

L'espace d'un homme

Alexandre Grothendieck est mort à l’automne 2014 à Lasserre, petit village de l’Ariège où il avait choisi de vivre en solitaire les 23 dernières années de sa vie. Lauréat de la médaille Fields en 1966 (le Nobel des mathématiques), Grothendieck ne l’accepta qu’avec réticence et sous la pression du CNRS (en 1988 il refusa par contre le prix Crafoord, l’autre distinction majeure dans son domaine). Sa rupture au début des années 1970 avec l’intelligentsia des mathématiques, motivée par son pacifisme et son militantisme écologiste, se fit avec fracas. Alexandre Grothendieck retourna alors d’où il venait — Montpellier — pour enseigner à des étudiants de premier cycle et de doctorat.

 « Dans les séminaires qu’il animait, les idées naissaient comme par magie » 

Monté à Paris frais émoulu de la Faculté de mathématiques de Montpellier, Alexandre Grothendieck fascina au début des années 1950 Jean Dieudonné et Laurent Schwartz (médaille Fields 1950). Les deux mathématiciens français les plus célèbres de l’époque furent « bluffés » par la capacité du jeune Grothendieck à résoudre les problèmes mathématiques complexes qu’ils lui avaient confiés.

Le médaille Fields états-unien William Thurston donne une idée du génie qui permit à Grothendieck de révolutionner la géométrie algébrique, ouvrant un champ d’explorations nouvelles à ses pairs :

« Grothendieck avait des idées si vastes et si puissantes qu’elles débouchaient sur des solutions générales alors que la plupart des chercheurs travaillent sur des problèmes beaucoup plus cadrés »

Il a construit au fur et à mesure un “édifice mathématique” qui permet de résoudre bien des problèmes », s’émerveillait encore Jean-Pierre Bourguignon, directeur de l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) en 2010. Quant à Laurent Lafforgue (médaille Fields 2002), il parle tout simplement de Grothendieck comme d’un des plus grands mathématiciens de l’histoire.

« Je l’ai vu charger des CRS » 

Dans le combat pour la défense du plateau du Larzac dans lequel Alexandre Grothendieck, fort de l’aura que lui conférait son statut de mathématicien de premier plan, s’engagea personnellement, y compris physiquement. Le mathématicien Pierre Cartier, l’un de ses proches, raconte comment il s’engagea dans la guerre du Vietnam en partant seul travailler sous les bombes avec des mathématiciens Viet-Congs. Il revient aussi sur l’« histoire » du procès de Montpellier : pour avoir hébergé un moine bouddhiste japonais dont le visa venait d’expirer, Alexandre Grothendieck fut traduit en justice. Il réclama lors de son procès la peine maximale et ridiculisa la justice dans sa plaidoirie.

« Après une enfance aussi difficile, Alexandre n’a jamais eu peur de rien » 

Alexandre pour se rendre à l’école de Mende prenait un chemin forestier, depuis le camp de concentration de Rieucros, où il était interné avec sa mère. C’est le début des années 1940 et le jeune Alexandre avait une douzaine d’années. Très vite, il dut se réfugier à Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), où furent sauvés un grand nombre d’enfants juifs.

Né en 1928 à Berlin, d’un père anarchiste russe juif et d’une mère allemande anarchiste également, le jeune Alexandre avait été confié à un pasteur allemand quand ses parents quittèrent l’Allemagne, en 1933, pour se battre aux côtés des républicains espagnols.

Il les retrouva à Mende, un camp d’internement d’opposants politiques, où les autorités françaises regroupaient les réfugiés espagnols. Le documentaire évoque l’image d’un père brisé et fatigué, qui sera déporté en 1942 et emporté par la folie nazie à Auschwitz. Sa mère est morte en 1957, victime de la tuberculose contractée lors de son séjour à Rieucros. « Après une enfance aussi difficile, Alexandre n’a jamais eu peur de rien, ni comme mathématicien, ni comme écologiste, ni lors de ses années de solitude à Lasserre », témoigne son ami Pierre Cartier.

« Son intérêt pour la spiritualité explique sans doute en grande partie la bascule qui va le conduire à s’isoler. Plusieurs témoins m’ont confié que c’est lorsqu’il a commencé à avoir des visions mystiques qu’il a décidé de s’exiler dans les Pyrénées, en ne confiant son adresse qu’à quelques proches et en refusant qu’on fasse suivre son courrier ».

Selon la mathématicienne Leila Schneps, l’une des principales obsessions d’Alexandre Grothendieck pendant ses années de retraite fut l’existence du bien et du mal. Sa fille, Johanna, l’un de ses cinq enfants, témoigne dans le film du traumatisme qu’a été pour son père le sort de ses parents et notamment la déportation de son père.

 « Des recherches mathématiques “dans des domaines beaucoup plus vastes” » 

Il a continué à faire des recherches mathématiques “dans des domaines beaucoup plus vastes”.

En témoignent des documentaires et quatre biographies qui lui ont été consacrées depuis sa disparition. « Le cinéma ne va pas tarder à s’emparer d’une vie aussi romanesque et d’une aventure intellectuelle et politique qui traversa toutes les grandes crises du XXe siècle »,

À quand un biopic de Spielberg sur ce personnage au destin si peu commun ?

Source : L’espace d’un homme, documentaire d’Hervé Nisic, Atopic productions, France, 2010, 52 minutes

Noémie